Vendredi 6 décembre 07:00:

Il pleut, il pleut et repleut! Aucune envie d’aller jeter la poubelle dans la benne près de la route et de larguer les amarres de Puerto Williams sous ces trombes d’eau. On va attendre une petite accalmie. De toute façon ça ne sert a rien de se presser le vent souffle encore dans le mauvais sens. 

Alors on prend une dernière bonne douche dans le Micalvi. 

Cette douche, je la savoure, je mémorise chaque goutte comme si je voulais qu’elle perdure à jamais dans mon esprit. L’eau est brûlante et je n’ai aucune envie de la refroidir. C’est une sensation de plaisir intense car je le sais, c’est la dernière vraie longue douche que je peux m’offrir avant un petit moment! Alors je m’éternise… enfin juste avant que ça ne devienne une vraie pataugeoire dans la salle de bain ou que je passe à travers le plancher. 

Il est 10h, nous quittons le Micalvi sous les aurevoirs encourageants de Dan et sa femme. C’est vrai qu’il faut du courage ou plutôt de la volonté pour aller affronter les mers du sud et ce fameux passage du Drake. 

Mais Robin suit méticuleusement ses fichiers météos depuis quelques mois sans relâche et la fenêtre, la fameuse fenêtre météo pour passer le Drake « sans s’en prendre une » et bien elle se confirme pour le 7 décembre. Alors on y va ! 

Un dernier appel à la VHF à Puerto Williams Radio pour leur signaler notre départ et nous voilà en route au moteur sur le canal du Beagle en direction de l’est. 

 

Metani pousse de l’eau. On sent que nous sommes chargés à bloc! On a pris à bord le maximum de réserves en carburant, en gaz, en nourriture, en eau pour tenir jusqu’au 28 février .. c’est toute une organisation cet avitaillement quand on est localisé à Puerto Williams au bout du monde. 

Mais grâce à l’aide précieuse de Roberto Granter, sa femme Maria Elena et Don Carlos, des gens, des amis sur qui nous pouvons compter à 100%, nous avons pu commander tout ce dont nous avions besoin en vivres et en jerricanes d’essence à Punta Arenas et nous les faire acheminer en ferry jusqu’à Williams une semaine avant le départ pour l’Antarctique. 

Au passage Mackinlet et l’île Gable, 2 petites heures après notre départ, le vent du sud se fait bien ressentir et nous contraint à nous arrêter dans une baie bien protégée juste avant la caleta Eugenia. C’est l’occasion d’arrimer les derniers objets sur le pont, de régler le régulateur d’allure et de purger une dernière fois le système hydraulique de notre pilote automatique. Je nous cuisine une belle tarte aux légumes qui j’espère couvrira nos repas pour les prochaines 24h! 

Car on ne sait jamais : si le mal de mer nous attaque dans ces moments-là, on n’a aucune envie de passer du temps devant les fourneaux! 

D’ailleurs j’avale un Stugeron pour espérer éviter d’être malade!

A 19h après une petite sieste nécessaire, nous relevons l’ancre de notre petite baie et nous nous remettons en route en direction de Puerto Toro. 

Le vent est complètement tombé. C’est sur une mer d’huile que Metani glisse entre l’île Picton et celle de Navarino.  Les nuages aux teintes roses s’y reflètent et des dauphins australs viennent à notre rencontre. Ils dansent juste devant l’étrave du bateau. J’ai juste le temps de leur murmurer des paroles d’amour, de captiver leurs regards joueurs et hop ils repartent à d’autres occupations. 

Un appel à la VHF à Puerto Toro est obligatoire pour leur signaler d’où on vient, qui on est, le nombre de personnes à bord et le lieu et l’heure à laquelle nous arrivons à destination.. je leur confirme donc que nous allons directement en Antarctique ! – Destination Melchior /ETA: 11 décembre à 20h -! Voilà aussitôt dit que quelques milles plus loin je répète le même scénario au bâtiment enfin au navire militaire qui navigue vers l’île Lennox. On n’a pas le temps de s’ennuyer à bord! Et c’est même un plaisir de converser avec l’armée chilienne car en plus d’être cordiale, ils sont d’une grande bienveillance ces Chiliens ! 

Le vent du Nord n’est pas encore établi ; c’est donc au moteur que nous faisons route sur les îles Wollaston et slalomons entre les bouées des pêcheurs de Centolla (le crabe royal) quand on les aperçoit à temps! Ouf, malgré la nuit noire, aucune ligne ne s’est prise dans notre hélice !

Samedi 7 décembre à l’aube:

Nous laissons sur notre tribord le fameux Cap Horn et entrons dans les mains du Drake:

Le passage de Drake ou détroit de Drake, également appelé mer de Hoces, est un large bras de mer qui sépare l’extrémité sud de l’Amérique du Sud et l’Antarctique, entre le cap Horn en Terre de Feu et les îles Shetland du Sud en Antarctique. Orienté ouest-sud-ouest/est-nord-est, il relie le sud-est de l’océan Pacifique et le sud-ouest de l’océan Atlantique (mer de Scotia). Le passage a été baptisé en l’honneur de l’explorateur et corsaire britannique du XVIe siècle Francis Drake.

C’est une des zones maritimes qui connaît les pires conditions météorologiques.

À cette latitude, les vents d’ouest hurlent sans être gênés par aucune masse continentale, nous donnant les légendaires 40 èmes hurlants et 50 èmes rugissants. De grandes dépressions se forment, et lorsque celles-ci sont comprimées entre la péninsule et l’Amérique du Sud, les effets sont parfois des plus désagréables.

Mais pas toujours! Quand on a le temps, comme nous, on choisit le bon moment pour passer.  Même que des fois il n’y a carrément pas assez de vent !

Alors nous continuons notre route au moteur. Comme il n’y a pas de vent, il n’y a quasiment pas de vagues. La houle plutôt bien rangée est haute de deux mètres, donc plutôt relaxe ce début de passage. Metani avec sa jupe bien large permet aussi d’atténuer l’effet de roulis. Et pour ma part, je pense que la pillule Stugeron anti-mal de mer fonctionne à merveille ! 

Bon! N’allez pas croire que je vais me mettre à cuisiner pendant le passage quand même! Notre régime sera constitué de noodle cup et sachet de spaghetti bolognaise lyophilisé! Et ce n’est pas si mauvais! 

Dimanche 8 décembre :

À 7h15 le plateau continental est derrière nous et enfin le vent du nord-ouest s’installe, on poursuit notre cap au 160 degrés toutes voiles dehors et on éteint le moteur! La houle grossit peu à peu jusqu’à atteindre 4m50. Metani se comporte parfaitement bien et nous permet de bien nous reposer à bord.

Robin passe ses quarts à photographier les oiseaux qui nous entourent. On identifie l’Albatros royal, le Damier du Cap, le Fulmar argenté, l’Albatros fuligineux, le Prion de la désolation, la Petrelle Antarctique, l’Océanite à ventre noire, le Puffin fuligineux. On va devenir de vrais ornithologues après notre séjour en Antarctique!

Mes quarts à moi sont faits depuis l’intérieur du bateau, principalement bien au chaud. Je sors la tête du cockpit seulement pour saluer une immense baleine qui passe à quelques mètres de nous ou pour confirmer que le radar dit vrai. 

Lundi 9 décembre :

Le vent tourne légèrement nord-nord-ouest donc plus portant et augmente légèrement mais pas autant que les fichiers météos le prétendaient. Et à notre grand désarroi, un courant de 2 noeuds pile dans le pif nous ralentit grandement!  On se traîne à 4,2 noeuds dans le Drake!

Alors s’installe un petit sentiment de peur de « s’en prendre une » si on arrive en retard à notre prochain port! 

Parce que notre fameuse fenêtre météo de « OUF » elle n’est malheureusement pas très longue même si exceptionnellement elle dure 6 jours, le 7ème c’est une grosse dépression qui nous vient droit dessus.

Même si on navigue dans des conditions de rêve avec en prime un grand soleil et une belle mer de couleur bleue royale, le fait d’être dans ces latitudes extrêmes et d’avoir entendu des récits effrayants, cette navigation nous inspire le respect mais une peur viscérale s’installe en nous !! 

Va falloir accélérer un petit chouilla !

Il est 11h quand Metani franchit la latitude de 60  degrés sud! Nous sommes donc officiellement en Antarctique !

Une tempête de gros flocons envahit le cockpit pendant 3 heures laissant place ensuite de nouveau au grand soleil et au ciel bleu.

A notre réconfort, le régulateur d’allure (notre pilote automatique à vent) tient parfaitement le cap même à vitesse réduite et nous permet de veiller tranquillement sans toucher la barre!

Il mérite un nom d’élégance due à sa gestuelle dansante, fine et gracieuse: on le surnomme donc PETREL comme les pétrels qui nous accompagnent durant toute cette traversée.

Mardi 11 décembre :

Il est 1 heure du matin et il fait grand jour ! Nous avons passé le 62ème parallèle et la nuit reviendra que dans quelques semaines voire quelques mois!

Notre premier iceberg, un monstre tabulaire, est en vue à 56 MN (milles nautiques) de notre arrivée! Le vent malheureusement ne fait que de diminuer et nous contraint à rallumer le moteur à 8h du matin pour les 40 MN restants! 

Aussi nous quittons les profondeurs abyssales de plus de 3000m pour rejoindre le plateau de la Péninsule situé à 200m de profondeur ce qui lève une vague complètement désorganisée et nous secoue péniblement pendant nos dernières heures de navigation. Le brouillard s’installe par la même occasion et c’est au radar que nous apercevons les autres icebergs.. i

Ils sont comme des fantômes qui émergent de nulle part. Puis plus on se rapproche de la terre, plus le brouillard se dissipe mais pas complètement afin de nous dévoiler juste des petites parties de ces montagnes vertigineuses aux sommets atteignant plus de 2000m d’altitude. C’est grandiose, superbe, sensationnel. Même si on ne voit pas, tout l’image est déjà imprimée dans notre tête: ça ressemble bien aux photos qu’on a vues dans les livres .. mais c’est encore plus beau car c’est là sous nos yeux! 

Et qu’est ce que ça va être encore plus incroyable quand il fera grand beau!!

A quelques heures de l’arrivée, Robin m’annonce deux nouvelles, une mauvaise et une bonne: 

Donc d’abord la bonne nouvelle c’est que nous arrivons dans l’archipel des îles Melchior avant le coup de vent mais la mauvaise c’est qu’il y a déjà un bateau à notre mouillage ! Il le voit sur Marine traffic grâce à notre connexion starlink. 

Et c’est confirmé quand finalement nous nous faufilons dans ce canal étroit surplombé de falaises de glace de 200 m de haut, nous apercevons ce grand ketch de 30 mètres en aluminium nommé Marama qui occupe notre mouillage !! 

Je dis « notre » mouillage car quand t’as les nerfs ou t’en as marre…  tu t’apaises l’esprit en t’appropriant des choses faites de réconfort comme par exemple d’abris de tempête dans notre cas ! 

Car pour la petite anecdote il n’existe pas 36000 mouillages aussi bien protégé que celui-là dans le coin! 

Mais heureusement pendant notre approche à pas de loup, nous croisons une partie de l’équipage en visite sur leur dingy et nous leur demandons si c’est possible de s’enfiler à côté d’eux?

Eve, l’équipière, cuisinière et femme à tout faire du bord, nous confirme sans hésiter que nous sommes les bienvenus à côté d’eux et que le capitaine est déjà informé ! 

Et pour couronner le tout, ils nous invitent à dîner à leur bord pour fêter notre traversée ! 

Quelle classe cette arrivée en Péninsule Antarctique. Quel accueil mémorable entre marins du bout du monde. Ça fait au chaud au coeur! 

Il est 15h quand nous sommes mouillés à côté du Marama. Nous aurons finalement mis 4 jours et 23 heures pour parcourir 600 MN dont 45 heures au moteur et le reste à la voile.

Après une bonne mais courte douche, un peu de rangements et une bonne bière car nous l’avons bien méritée, nous rejoignons l’imense carré de Marama avec ses 15 passagers où il fait bon chaud et règne une très belle ambiance. Ils sont 12 skieurs et 3 marins. Nous faisons connaissance, prenons des notes des spots de skis et apprécions la très bonne cuisine d’Eve. Olivier le capitaine très humble nous raconte son parcours sur l’eau et nous apprenons que cela fait 15 ans qu’il vient en Antarctique ! 

Nous les quittons vers 1h du matin sous le soleil de minuit les bras chargés de légumes et de fruits avec en prime un gros pot de beurre de cacahuète !! Nous les remercions du fond du coeur et leur souhaitons une belle nuit bien reposante avant le retour à Ushuaia prévu le lendemain.

Mercredi 12 décembre 10h30:

La belle grasse mat! Même si nous venons de passer la nuit complètement immobiles, ça tangue encore dans nos têtes! Nous sommes pris d’un sacré mal de terre.

Mais on ne va pas se laisser abattre! Pour faire passer tout ça, on commence notre première journée en Antarctique avec un petit déjeuner de rois avec au menu: des oeufs à la coque, des toasts, du yogourt et une salade de fruits frais! 

Marama est sur le point d’appareiller. Eve me donne encore un petit cadeau très précieux à mes yeux : du levain !! Je lui offre un bonnet que j’ai crocheté avec la laine de Punta Arénas pour la remercier sincèrement ! 

On espère les revoir quand ils redescendront en Janvier! En attendant bon vent et belle traversée à eux!

Nous voilà seuls avec les glaçons, les phoques de Weddell et sous la neige qui tombe abondamment !