Notre arrivée en fin de journée sur l’île de la Déception est irréelle. Sommes-nous arrivés sur Mars ?? La glace a disparu laissant sa place à un paysage sombre et coloré à la fois. Nous sommes entourés de terre volcanique teintée de noir, de brun,
de vert, de cuivre, de rouge et de jaune. Le contraste avec les sommets enneigés des îles des Shetlands du sud un peu plus au loin est très surprenant.
L’île de la Déception est un volcan qui n’est pas encore complètement endormi. Il y a environ 10’000 ans, une violente éruption massive a fait tomber le cône du volcan, provoquant l’effondrement de sa caldeira. L’éruption a forcé la caldeira à se fendre, permettant à la mer d’inonder son intérieur et de créer un port de 10 km de long et presque aussi large. Ce port, appelé Port Foster, est accessible par le soufflet de Neptune, la brèche d’origine qui mesure près d’un kilomètre de large et est gardée par des falaises rocheuses abruptes.
Dans ce grand port il y a plusieurs baies où nous pouvons nous ancrer. Il est 23h quand nous choisissons de nous arrêter à Whalers bay située juste après les falaises de Neptune sur la droite.
Le lendemain matin le temps s’est couvert mais la visibilité est encore adéquate pour aller se balader à terre. Et comment se refuser une immense plage de sable noir rien que pour nous?
Quel bien cela fait de pouvoir aligner des pas sans trébucher sur un glaçon. Après un bonne promenade et un shooting photo des vestiges de l’ancienne station baleinière norvégio-chilienne, nous retournons sur Metani avant le prochain débarquement touristique.
Dimanche 26 janvier :
Le vent nous fait changer de mouillage et nous choisissons de rejoindre la baie Téléphone située à l’autre bout du cratère.
Malheureusement ici les vents sont catabatiques dus au relief montagneux qui entoure la baie. Metani dérape plusieurs fois et on manque de s’échouer.
Le décor change aussi du tout au tout on passe du noir au blanc immaculé en l’espace d’une nuit enneigée.
Mardi 28 janvier :
Nous rejoignons Yankee Harbour, situé au sud de l’île Greenwich dans les Shetlands du sud. Comme son nom l’indique c’est un port assez grand, naturel et protégé par une grande langue de sable et de cailloux. Les « Yankees » par contre ont laissé leur place à une immense colonies de Papous et d’éléphants de mer. Les bébé Papous sont devenus des ados que les parents regroupent en un petit groupe nommé « crèche » afin de faciliter leur surveillance pendant que plusieurs parents partent à la chasse à la nourriture. C’est marrant de voir qu’ils se comportent comme des humains : il y a ceux qui ne veulent pas rester à la crèche et poursuivent maman ou papa tout affolés. Il y a les opportunistes qui reçoivent plus de nourriture que d’autres. Il y a les bagarreurs. Il y a les joueurs et il y a les plus faibles qui eux malheureusement périssent dans le bec des pétrels géants qui nichent juste à côté.
Robin observe tous les jours les fichiers météo pour voir quand une prochaine fenêtre de 4 jours est prévue pour traverser le Drake et rejoindre le cap Horn. Malheureusement le mauvais temps s’enchaîne et les fameuses fenêtres météo ne
durent pas assez longtemps. Alors on patiente. On marche à terre. On tourne des images avec les manchots. On bouquine des romans passionnants. On rencontre des touristes en kayak qui surgissent à travers le brouillard. Bref on attend que la
météo s’améliore.
Samedi 1er février:
J’ai cuisiné toute la journée. Fait deux pains, un gâteau et du riz sauté aux légumes pour ne pas devoir se compliquer la tâche pendant la traversée du Drake qui risque de nous secouer. Car il se peut que nous levions le camp demain matin si les prévisions disent vrai.
Lundi 3 février:
Nous ne sommes pas partis. La météo a changé à la dernière minute en nous annonçant un gros coup de vent au cap Horn à notre arrivée. Donc on patiente encore un peu dans les Shetlands du sud.
Mardi 4 février :
Nous changeons de mouillage et partons en direction de la base chilienne Arturo Prat située au nord de l’île Greenwich. Il fait un temps splendide. Nous en profitons pour descendre à terre et rendre visite aux Chiliens.
Nous sommes super bien accueillis par Miguel le médecin de la base qui nous fait faire le tour du propriétaire en nous racontant toute l’histoire du lieu. Nous buvons un café avec le reste de l’équipe et partageons nos fichiers météo avec le météorologue de la base qui nous confirme un passage avec de bonnes conditions de vent pour le lendemain. Juste avant de retourner sur Metani nous prenons un peu de hauteur sur le sommet avoisinant la base pour apercevoir notre futur passage à travers les iles Aitcho. Ça a l’air plutôt calme.
Puis un gros carton remplit de barres de céréales, de chocolats, de yogourt et de boissons nous attend dans le dingy. Ah ces chiliens ! On les adore ! Nous signons leur livre de passage et les remercions du fond du cœur.
Mercredi 5 février:
Cette fois c’est confirmé, les prévisions météo n’ont pas changé pendant la nuit. Nous levons l’ancre en route pour le cap Horn au moteur. Vers midi nous empruntons le passage très étroit (trop même) d’une des îles Aitcho. Le courant est tellement fort qu’il crée une vague statique qui nous fait tanguer d’une telle force que j’ai bien cru qu’on finirait englouti par les vagues.. Je me cramponne à la barre et me concentre pour garder le bateau dans l’axe. J’ai pas le temps d’avoir le mal de mer.
Cependant, une fois ce passage derrière nous, je ressens une fatigue foudroyante qui me couche aussitot. Sûrement l’effet secondaire du Stugeron (anti mal de mer). Heureusement mon Robin est là pour prendre le relais !
Quelques heures plus tard, je sors la tête du cockpit. Le brouillard se lève peu à peu et des baleines à bosse accompagnées d’une centaine d’oiseaux encerclent Metani. C’est magique ! J’assiste même à un jeu d’acrobatie entre le Damier du Cap et les
haubans de Metani qu’il s’amuse à frôler de si près que cela devient effrayant !
Jeudi 6 février :
Toujours au moteur, Metani avance à 6 nœuds dans le brouillard.
Vendredi 7 février:
Un bon 15 nœuds de vent commence à souffler de travers. Robin coupe le moteur, sort toutes les voiles et installe le régulateur d’allure. Metani avance bien dans une mer croisée qui me donne la nausée.
En plus d’être bien secoué on a le feu au cul. On doit foncer et passer le cap Horn avant de s’en prendre une ! Car une méchante dépression est prévue pour la fin du quatrième jour. Du coup c’est tendu dans le carré de Metani.
Samedi 8 février :
A l’approche du cap Horn, un courant de 2 nœuds nous ralenti fortement et le vent se renforce et nous souffle droit dans le nez à plus de 25 nœuds. Robin rallume le moteur pour garder un maximum de cap et on serre les fesses comme on dit.
Enfin, abrité par l’île Lennox en début de soirée, une horde de dauphins australs nous accueille d’une façon magistrale. Ils n’arrêtent pas de bondir hors de l’eau tout autour du bateau. Turnoient en l’air comme des torpilles, faisant même des sauts
plus haut que le pont sous un soleil couchant flamboyant ! C’est incroyable comme un tel spectacle peut t’extirper de ta couchette et te faire oublier les mauvais moments. Merci les dauphins. Merci dame nature !
Vers 22h30 nous approchons le sud-est de l’ile Lennox et demandons par VHF la permission au poste de contrôle du coin si nous pouvons nous arrêter exceptionnellement pour nous reposer dans la caleta Lennox. Il nous autorise sans
problème. C’est alors que nous nous faufilons dans la nuit noire à travers le kelp et les bouées de pêches pour piocher notre ancre pas loin d’une maison éclairée de mille feux.
Au lendemain matin le vent souffle encore trop fort pour repartir. Nous patientons donc toute la journée à l’intérieur de Metani. Dommage qu’on ne puisse pas aller a terre car cette île a l’air superbe ! On réalise aussi que nous avons eu de la chance de ne pas avoir chopé une bouée et tout son cordage dans l’hélice à notre passage de nuit. Car le chenal et la baie en sont remplis !
Lundi 10 février :
Apres une paisible navigation de nuit au moteur dans le canal Beagle sans vent, mais accompagné d’une pleine lune rousse et plein de dauphins encore, nous arrivons à Puerto Williams au lever du soleil. Nous nous amarrons sur un bateau du
Micalvi en essayant de faire le moins de bruit possible. Cependant Peer est un lève- tôt et nous aide à nous amarrer sur son bateau en nous souhaitant la bienvenue !
Voila nous sommes rentrés sains et saufs du Drake. Maintenant place à la digestion de ce périple grandiose et sensationnel.
Et sûrement un jour nous retournerons en péninsule Antarctique mais cette fois un petit peu plus nombreux à bord de Metani afin de pouvoir gérer cette glace plus facilement et de pouvoir skier tous les sommets environnants.
